L’énigme d’un homme aux mille visages
Dans les rues suffocantes de Bamako, les files d’attente s’étirent devant les stations-service désertées. Depuis septembre 2025, la capitale malienne vit au rythme d’un blocus invisible mais terriblement efficace. Les camions-citernes qui approvisionnent habituellement la ville depuis la Côte d’Ivoire et le Sénégal sont systématiquement interceptés, brûlés ou détournés sur les routes du Sahel. Les écoles ont fermé. Les hôpitaux peinent à fonctionner. Le pays tout entier retient son souffle.
Derrière cette stratégie d’asphyxie se cache un homme que les services de renseignement occidentaux considèrent comme l’ennemi public numéro un au Sahel : Iyad ag Ghali, soixante-dix ans, fondateur et dirigeant du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), la branche sahélienne d’Al-Qaïda.
Comment un ancien promoteur de concerts touaregs, ami des musiciens de Tinariwen, amateur de whisky et de cigarettes, a-t-il pu devenir le chef jihadiste le plus puissant d’Afrique de l’Ouest ? Comment cet homme, qui fut tour à tour rebelle indépendantiste, diplomate malien en Arabie saoudite, négociateur d’otages et théoricien de la terreur, est-il parvenu à bâtir une organisation capable de menacer la chute d’un État ?
Cette enquête reconstitue le parcours d’Iyad ag Ghali, depuis les dunes du désert malien jusqu’aux salons feutrés de la diplomatie internationale, pour comprendre comment il a façonné, méthodiquement, le projet d’un Mali islamiste.
L’enfance dans le désert et l’éveil d’un stratège
Iyad ag Ghali naît entre 1953 et 1954 à Boghassa, petite localité de la région de Kidal, dans le nord-est du Mali. Il appartient à la tribu des Ifoghas, aristocratie touarègue dont l’influence s’étend sur des territoires désertiques chevauchant les frontières actuelles du Mali et de l’Algérie. Son père, Ghali ag Babakar, est un notable respecté de sa communauté.
Mais l’enfance d’Iyad est marquée par un traumatisme fondateur. En 1962, alors qu’il n’a que neuf ans, son père est tué lors d’un soulèvement touareg contre le gouvernement malien. Accusé par d’autres rebelles d’être un collaborateur de l’État, Ghali ag Babakar meurt dans des circonstances troubles. Cette mort violente grave dans l’esprit du jeune Iyad une méfiance viscérale envers les gouvernements centraux et nourrit son ressentiment contre les structures de pouvoir qui dominent le Mali indépendant depuis 1960.
Le jeune Iyad grandit à Abeïbara, puis étudie à Tin-Essako. Mais en 1973, la vie pastorale devient impossible. Des sécheresses dévastatrices frappent le Sahel, décimant les troupeaux et poussant les Touaregs sur les chemins de l’exil. Comme des dizaines de milliers de ses compatriotes, Iyad prend la route de la Libye, espérant y trouver du travail et peut-être une formation qui lui permettra un jour de venger son père.
La formation militaire sous Kadhafi : un combattant touareg
En Libye, le jeune ag Ghali enchaîne d’abord les petits boulots : jardinier, gardien de voitures. Mais très vite, il est attiré par une promesse plus exaltante. Le colonel Mouammar Kadhafi, dans sa volonté de s’imposer comme leader panafricain, a créé la Légion islamique, une force militaire destinée à étendre l’influence libyenne en Afrique. Pour les jeunes Touaregs exilés, intégrer cette légion représente une opportunité double : recevoir une formation militaire de qualité et préparer la future reconquête de l’Azawad, nom donné par les indépendantistes touaregs au nord du Mali.
Iyad ag Ghali s’enrôle donc dans la Légion islamique. Il y reçoit une formation complète : maniement des armes, tactiques de guérilla, explosifs. Mais aussi une initiation idéologique au panarabisme et à l’anti-impérialisme version Kadhafi.
En 1982, la formation prend une tournure concrète : ag Ghali est envoyé au Liban où il combat aux côtés des milices palestiniennes et syriennes contre les Phalanges libanaises et l’armée israélienne. C’est là, dans le chaos de Beyrouth, qu’il perfectionne son art de la guerre urbaine et des embuscades. Il participe ensuite à la guerre du Tchad, où les forces libyennes affrontent les rebelles tchadiens soutenus par la France.
Ces années de combat forgent sa réputation. Ses camarades lui reconnaissent un don pour la stratégie militaire qui lui vaut le surnom de « Stratège » ou « Lion du désert ». Mais surtout, ces campagnes lui permettent de tisser un réseau de contacts qui s’avéreront précieux dans sa carrière future : combattants touaregs de diverses tribus, jihadistes arabes, agents des services de renseignement algériens qui infiltrent ces mouvements.
Le chef rebelle : la rébellion touarègue de 1990
À la fin des années 1980, les Touaregs formés en Libye sont persuadés que l’heure de la reconquête a sonné. En 1988, Iyad ag Ghali fonde le Mouvement populaire pour la libération de l’Azawad (MPLA). Le 28 juin 1990, il lance sa première grande opération militaire : un assaut nocturne contre les gendarmeries de Tidermèn et Ménaka. Dix-huit personnes sont tuées, dont quatre soldats maliens.
Ces attaques marquent le début d’une nouvelle rébellion touarègue au Mali. Ag Ghali devient instantanément une figure emblématique du mouvement indépendantiste. Ses succès militaires attirent l’attention de l’Algérie voisine, puissance régionale qui considère le nord du Mali comme sa zone d’influence. Alger craint que la rébellion ne déborde sur son propre territoire, où vivent également des populations touarègues.
Les services de renseignement algériens, le redouté DRS, décident d’infiltrer le mouvement rebelle. Leur choix se porte sur Iyad ag Ghali. En 1991, lorsque l’Algérie impose sa médiation dans le conflit malien et organise des négociations à Tamanrasset, les hommes du DRS désignent ag Ghali comme interlocuteur privilégié du gouvernement malien.
C’est alors qu’Iyad ag Ghali commet un acte qui divise profondément le camp touareg. Il signe les Accords de Tamanrasset alors qu’aucun des objectifs majeurs de la rébellion n’est atteint : ni l’indépendance, ni même une réelle autonomie pour l’Azawad. Pour beaucoup de Maliens du sud, ag Ghali devient l’homme qui a ramené la paix. Pour de nombreux rebelles touaregs, il est désormais un traître, un collaborateur vendu à Alger et à Bamako.
Iyad ag Ghali a fait d’une pierre deux coups : il a gagné le soutien d’Alger et la confiance des autorités maliennes. Il fonde alors le Mouvement national de l’Azawad (MNA), composé majoritairement de Touaregs modérés, et devient un acteur incontournable de la politique du nord Mali.
La mutation religieuse : du guerrier au fondamentaliste
Les années qui suivent marquent un tournant dans la vie d’Iyad ag Ghali. Progressivement, l’ancien fêtard amateur de musique et d’alcool plonge dans le fondamentalisme religieux.
Entre 1997 et 1998, un événement décisif se produit. Des missionnaires pakistanais du mouvement Tablighi Jamaat, qui prône un retour rigoriste à l’islam, arrivent à Kidal. Ces prédicateurs conservateurs fascinent ag Ghali. Il les invite chez lui, passe des mois à prier et à lire le Coran à leurs côtés. Il se laisse pousser la barbe, adopte le vêtement blanc des prédicateurs, se débarrasse de ses montres de luxe et de ses chaussures occidentales.
Cette conversion interroge ses proches. Ibrahim Ag Alhabib, fondateur du groupe Tinariwen et ancien camarade des camps libyens, assiste à cette transformation avec inquiétude. Mais dans un premier temps, la foi nouvelle d’ag Ghali coexiste pacifiquement avec son amour de la culture touarègue. En 1999, il encourage même l’organisation de concerts qui donneront naissance au Festival au Désert, événement musical majeur qui attirera jusqu’à Bono de U2.
Son changement religieux lui attire cependant de nouveaux soutiens. Les mouvements islamistes de la région voient en lui un allié potentiel. Sa réputation d’homme pieux, combinée à sa modération apparente, en fait le négociateur idéal pour les prises d’otages.
En 2003, Iyad ag Ghali joue un rôle central dans la libération de quatorze touristes européens enlevés en Algérie par le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), ancêtre d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Ces négociations lui rapportent des sommes considérables et renforcent ses liens avec les réseaux jihadistes.
En 2008, sa stature est telle que le président malien Amadou Toumani Touré le nomme diplomate à Djeddah, en Arabie saoudite. C’est là, au cœur du wahhabisme, qu’ag Ghali vit ce que ses proches appellent une « renaissance religieuse ». Il rencontre des jihadistes, fréquente des cercles radicaux. Ses activités inquiètent au point qu’il est rappelé à Bamako.
L’exclusion et la naissance d’Ansar Dine : le basculement jihadiste
En 2011, la chute de Mouammar Kadhafi provoque un bouleversement au Sahel. Des milliers de combattants touaregs de la Légion islamique, lourdement armés, retournent au Mali. Une nouvelle rébellion se prépare. Le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) est fondé.
Naturellement, Iyad ag Ghali postule au commandement de ce nouveau mouvement. Il estime que son expérience, son réseau et sa légitimité historique lui confèrent ce droit. Mais les cadres du MNLA le rejettent. Ils se méfient de ses liens avec l’Algérie, qu’ils considèrent comme manipulatrice. Surtout, ils sont hostiles à son islamisme croissant. Le MNLA se veut résolument laïque. Les rebelles choisissent finalement le neveu d’ag Ghali, Bilal Ag Acherif, comme secrétaire général, et l’ancien colonel libyen Mohamed Ag Najem comme chef militaire.
Cette humiliation est insupportable pour ag Ghali. Quelques jours plus tard, il postule également à la succession d’Intalla Ag Attaher comme Amenokal, chef suprême de la confédération touarègue Ifoghas. Nouveau refus.
Écarté deux fois en quelques semaines, Iyad ag Ghali prend une décision radicale. En janvier 2012, il annonce dans une vidéo la création d’Ansar Dine (« Défenseurs de la foi »). Son objectif n’est plus l’indépendance de l’Azawad, mais l’instauration de la charia sur l’ensemble du Mali.
Le dernier Festival au Désert se tient le 14 janvier 2012 à Tombouctou, avec Tinariwen en vedette aux côtés de Bono. Deux jours plus tard, le 16 janvier, la rébellion démarre. En quelques semaines, Tombouctou, Gao et Kidal tombent. Mais très vite, Ansar Dine et AQMI, alliés jihadistes, prennent le contrôle des zones conquises, écartant brutalement le MNLA laïque.
Les combattants d’Ansar Dine retirent les drapeaux colorés de l’Azawad pour les remplacer par l’étendard noir du jihad. À Tombouctou, ag Ghali interdit ce qu’il appelle « la musique de Satan ». Les femmes n’ont plus le droit de sortir sans leur mari ou leur frère. La police religieuse fouette les hérétiques présumés. Les manuscrits anciens sont brûlés. Les mausolées de saints soufis sont détruits.
Le MNLA publie un communiqué cinglant, qualifiant ag Ghali de « criminel » et affirmant que le régime théocratique qu’il envisage contredit les fondements de la culture touarègue. D’anciens camarades le supplient de rompre ses liens avec AQMI. Il refuse catégoriquement.
L’intervention française et la survie du stratège
En janvier 2013, devant l’avancée des jihadistes vers le sud, la France lance l’opération Serval. Les forces françaises, appuyées par l’armée malienne, reprennent les grandes villes du nord. Mais Iyad ag Ghali s’échappe.
Grâce à ses réseaux algériens, il trouve refuge dans le sud de l’Algérie, notamment autour de Tinzawaten, où il possède une maison. De là, il traverse régulièrement les dunes jusqu’à Abeïbara, au Mali. Intouchable, protégé par des réseaux tentaculaires qui incluent des notables touaregs, des trafiquants et probablement des agents des services algériens, ag Ghali devient un fantôme.
Le 26 février 2013, les États-Unis le désignent comme « terroriste mondial spécialement désigné ». L’ONU fait de même le 25 février. Une prime de cinq millions de dollars est mise sur sa tête par le programme américain « Rewards for Justice ».
Mais aucune frappe ne le touche. L’armée française, qui neutralise des dizaines de commandants jihadistes au fil des ans, ne parvient jamais à le localiser avec certitude. Certains analystes suggèrent que l’Algérie continue de le protéger, considérant qu’il demeure un atout stratégique dans le jeu régional.
La création du JNIM : l’unification jihadiste au Sahel
Le 2 mars 2017, Iyad ag Ghali franchit une nouvelle étape dans sa stratégie de conquête. Il annonce la fusion d’Ansar Dine avec trois autres groupes jihadistes sahéliens : Al-Mourabitoune, la katiba Macina (dirigée par le prédicateur peul Amadou Koufa) et une branche d’AQMI. Cette alliance donne naissance au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM).
Cette fusion est un coup de maître. Elle réunit sous une bannière unique des Touaregs du nord, des Peuls du centre, des Arabes et des combattants du Maghreb. Elle donne à ag Ghali une légitimité et une capacité opérationnelle sans précédent. Le JNIM devient la plus puissante organisation jihadiste du Sahel, affiliée à Al-Qaïda.
Contrairement à ses rivaux de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), le JNIM adopte une stratégie pragmatique inspirée des Talibans afghans. Plutôt que de terroriser systématiquement les populations, ag Ghali privilégie l’ancrage local. Ses katibas fournissent parfois des services aux communautés : résolution de conflits fonciers selon la charia, distribution de vivres, protection contre les bandits. Dans les zones sous contrôle JNIM, des codes vestimentaires stricts sont imposés et la musique interdite, mais la brutalité aveugle est moins systématique que chez l’État islamique.
Cette approche porte ses fruits. Le JNIM s’étend progressivement du Mali vers le Burkina Faso, le Niger, puis en direction du Bénin, de la Côte d’Ivoire et du Sénégal. Selon les données du centre d’études stratégiques de l’Afrique, le JNIM est responsable de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde en 2024.
Le financement du jihad : otages, trafics et rançons records
L’expansion du JNIM repose sur des capacités financières considérables. Iyad ag Ghali a développé un système de financement diversifié qui fait du JNIM l’une des organisations terroristes les plus riches d’Afrique.
Les enlèvements d’otages occidentaux ont longtemps constitué la principale source de revenus. Ag Ghali et ses lieutenants ont perfectionné l’art de la négociation, faisant monter les enchères pendant des mois, voire des années. En novembre 2025, une révélation majeure fait la une : le JNIM a perçu une rançon record de 50 millions de dollars pour la libération de trois otages, dont un ancien général émirati et un membre de la famille royale Al Maktoum de Dubaï.
Ces sommes colossales permettent d’acheter des armes sophistiquées, de payer les combattants, d’entretenir un appareil de propagande efficace et de financer des opérations à grande échelle.
Mais le JNIM tire également profit du contrôle des routes transsahariennes. Sans être directement impliqué dans le trafic de drogue, ag Ghali taxe lourdement les convois qui transitent par les territoires sous son contrôle. Les narcotrafiquants qui acheminent la cocoa ïne d’Amérique du Sud vers l’Europe via le Sahel n’ont d’autre choix que de payer pour garantir leur passage.
Enfin, le JNIM a développé une capacité inattendue : l’utilisation de technologies de communication modernes. Un rapport récent révèle que le groupe exploite les terminaux Starlink d’Elon Musk, introduits clandestinement via des routes de contrebande. Cette connectivité satellite permet de planifier des attaques, de partager des renseignements et de maintenir le contact avec les commandants même en plein conflit, dans des zones dépourvues de réseau mobile traditionnel.
Le blocus de Bamako : la stratégie de l’asphyxie économique
En septembre 2025, Iyad ag Ghali lance l’offensive la plus audacieuse de sa carrière. Pour la première fois, il cible directement la capitale malienne.
La stratégie est d’une simplicité redoutable. Le Mali est un pays enclavé qui reçoit 95% de son carburant via des camions-citernes en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Les combattants du JNIM prennent position sur les principaux axes routiers. Ils attaquent les convois, incendient les camions, enlèvent les chauffeurs. En quelques semaines, l’approvisionnement en carburant de Bamako est réduit à un filet.
Les conséquences sont immédiates et dévastatrices. Les files d’attente devant les stations-service s’allongent pendant des heures. Les coupures de courant se multiplient. Les hôpitaux peinent à faire fonctionner leurs générateurs. Les écoles ferment de fin octobre à mi-novembre. Les transports sont paralysés. L’économie s’effondre.
Le JNIM impose également la charia aux entreprises de transport qui tentent d’entrer ou de sortir de la ville, exigeant la ségrégation des hommes et des femmes dans les véhicules et obligeant les femmes à se couvrir la tête.
Cette guerre économique vise un objectif politique clair : provoquer un mécontentement populaire massif contre la junte militaire du colonel Assimi Goïta, au pouvoir depuis le coup d’État de 2021. Ag Ghali espère que l’incapacité du régime à nourrir et protéger sa population entraînera soit sa chute, soit sa capitulation à la table des négociations.
En novembre 2025, plusieurs pays occidentaux appellent leurs ressortissants à quitter le Mali d’urgence. Les États-Unis évacuent le personnel non essentiel de leur ambassade. Le secrétaire général de l’ONU avertit le Conseil de sécurité que le Mali traverse « un moment d’urgence profonde » et que sa chute pourrait déclencher « un effet domino désastreux » dans toute l’Afrique de l’Ouest.
Des villes comme Djibo, au Burkina Faso, subissent un sort similaire depuis 2022. En mai 2025, les combattants du JNIM y ont attaqué une base militaire, tuant environ 200 soldats burkinabè. En octobre, ils ont temporairement pris le contrôle de Sabce, assassinant onze policiers.
Les lieutenants d’ag Ghali : l’état-major du jihad
Le succès du JNIM ne repose pas uniquement sur Iyad ag Ghali. Le « Vieux », comme le surnomment ses hommes, s’est entouré de lieutenants fidèles et compétents qui assurent la cohésion de cette organisation tentaculaire.
Seidane Ag Hita, son cousin et bras droit, est devenu le numéro deux du JNIM. Les deux hommes ont grandi dans la même maison à Kidal. Ag Hita coordonne les opérations militaires et entretient les liens avec les katibas dispersées dans le Sahel. Il est également soupçonné d’avoir joué un rôle dans l’enlèvement et l’assassinat de deux journalistes de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, à Kidal en novembre 2013, un crime pour lequel ag Ghali lui-même serait le commanditaire présumé.
Amadou Koufa, prédicateur peul charismatique, dirige la katiba Macina dans le centre du Mali et le nord du Burkina Faso. Koufa a su mobiliser les communautés peules autour de griefs locaux : accaparement des terres, marginalisation économique, violence des forces de sécurité. Sa branche du JNIM est particulièrement brutale, imposant par la force une version rigoriste de l’islam aux populations civiles.
D’autres figures complètent cet état-major : des théoriciens religieux qui produisent la propagande, des juges islamiques qui administrent les territoires conquis, des commandants de katiba qui mènent les opérations sur le terrain. Ensemble, ils forment une structure hiérarchique mais décentralisée, capable de s’adapter rapidement aux évolutions du conflit.
Le mandat d’arrêt de la CPI : une justice impuissante
Le 18 juillet 2017, la Cour pénale internationale (CPI) émet un mandat d’arrêt contre Iyad ag Ghali. Il est accusé de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre commis pendant la rébellion touarègue, notamment l’exécution de soldats maliens prisonniers de guerre lors de la bataille d’Aguelhok en 2012.
Ce mandat demeure longtemps secret, jusqu’à ce qu’une chambre préliminaire décide de le rendre public le 21 juin 2024, répondant à une demande du procureur. Mais cette décision judiciaire n’a aucun effet pratique. Ag Ghali demeure introuvable, protégé par la géographie saharienne, ses réseaux et probablement des complicités régionales.
La CPI, institution souvent critiquée pour son impuissance face aux chefs de guerre africains, ne dispose d’aucun moyen de mettre la main sur lui. Les forces françaises, qui auraient pu le capturer, ont quitté le Mali en 2022 après la dégradation de leurs relations avec la junte militaire. Les mercenaires russes du groupe Wagner, désormais présents au Mali, ne font pas de sa capture une priorité. Quant à l’armée malienne, affaiblie et démoralisée, elle est incapable de contrôler le nord du pays.
Le mandat de la CPI rejoint ainsi la longue liste des sanctions internationales qui n’ont eu aucun impact sur la trajectoire d’Iyad ag Ghali : désignation américaine comme terroriste, sanctions financières de l’ONU, prime de cinq millions de dollars. Toutes ces mesures échouent face à un homme qui a perfectionné l’art de la clandestinité.
Le Mali au bord du gouffre : vers un État taliban sahélien ?
À la fin de novembre 2025, la situation au Mali atteint un point critique. Le pays est au bord de l’effondrement. La question n’est plus de savoir si Iyad ag Ghali peut menacer Bamako, mais s’il peut réellement prendre le pouvoir et installer un califat dans un État reconnu internationalement.
Plusieurs scénarios se dessinent. Le premier, redouté par les analystes occidentaux, serait une prise de contrôle progressive par le JNIM, transformant le Mali en « Afghanistan africain ». Comme les Talibans à Kaboul en 2021, ag Ghali pourrait établir un État jihadiste offrant un sanctuaire aux groupes terroristes internationaux.
Le deuxième scénario serait un nouveau coup d’État militaire, orchestré par des officiers désespérés face à l’incapacité du régime Goïta à protéger la population. Le Mali a déjà connu trois coups d’État depuis 2012 (en 2012, 2020 et 2021), et l’instabilité chronique pourrait conduire à un quatrième renversement.
Le troisième scénario, le plus probable selon certains observateurs, serait une négociation entre la junte et le JNIM. Malgré ses déclarations publiques rejetant tout dialogue avec les terroristes, le régime de Bamako pourrait n’avoir d’autre choix que d’accepter une forme de coexistence avec ag Ghali, lui concédant le contrôle de facto de vastes portions du territoire en échange d’un arrêt du blocus sur la capitale.
Nicolas Lerner, patron de la Direction générale de la sécurité extérieure française, déclarait en novembre 2025 que le JNIM ne cherche probablement pas à contrôler l’ensemble du Mali, conscient de ses limites. Mais, ajoutait-il, tout indique qu’ag Ghali souhaite la chute de la junte et l’installation d’un pouvoir favorable à l’établissement d’un califat sur tout ou partie du territoire malien.
Les conséquences régionales : l’effet domino sahélien
La menace ne concerne pas seulement le Mali. Une victoire du JNIM déclencherait un effet domino catastrophique dans toute l’Afrique de l’Ouest.
Le Burkina Faso, dirigé par une junte militaire depuis 2022, est déjà profondément déstabilisé. Au premier semestre 2025, le JNIM y a revendiqué plus de 280 attaques, soit le double de la même période en 2024. Le groupe affirme avoir tué près de 800 personnes dans ce seul pays depuis avril 2025, principalement des membres des forces de sécurité et des milices pro-gouvernementales.
Le Niger, membre de l’Alliance des États du Sahel (AES) aux côtés du Mali et du Burkina Faso, est également menacé. Le JNIM y a intensifié ses opérations, ciblant les installations militaires et les convois humanitaires.
Mais l’ambition d’ag Ghali ne s’arrête pas aux frontières du Sahel. Le JNIM pousse désormais vers le sud, en direction des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest : Bénin, Côte d’Ivoire, Togo, Ghana. Fin octobre 2025, le groupe a revendiqué sa première attaque au Nigeria, tuant un soldat nigérian. Le Bénin est régulièrement frappé par des incursions dans son nord.
Si le Mali tombait, l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest pourrait basculer dans une insécurité chronique. Les routes commerciales seraient coupées. Les économies s’effondreraient. Des millions de personnes seraient déplacées. Et surtout, un précédent historique serait créé : pour la première fois, une filiale d’Al-Qaïda aurait pris le contrôle d’un État souverain.
La dimension géopolitique : échec russe et retrait occidental
L’éventuelle chute du Mali aurait également des répercussions géopolitiques majeures. Elle constituerait d’abord un échec cuisant pour la Russie.
Après le départ des forces françaises en 2022, le Mali s’est tourné vers Moscou pour assurer sa sécurité. Des mercenaires du groupe Wagner, rebaptisé Africa Corps après la mort de son fondateur Evgueni Prigojine, ont été déployés dans le pays. Mais malgré leur présence et celle de conseillers militaires russes, la situation sécuritaire n’a cessé de se dégrader.
Une victoire du JNIM démontrerait que la puissance militaire russe, déjà mise en difficulté en Ukraine, n’est pas capable de stabiliser ses zones d’influence en Afrique. Pour le Kremlin, qui cherche à s’imposer comme alternative à l’influence française et américaine sur le continent, ce serait un revers diplomatique et stratégique majeur.
Pour les États-Unis et l’Europe, la chute du Mali confirmerait l’échec d’une décennie d’interventions militaires au Sahel. Malgré les milliards de dollars investis dans la formation des armées locales, malgré les milliers de jihadistes neutralisés, Iyad ag Ghali aurait réussi à construire une organisation plus puissante que jamais.
Certains analystes y voient la preuve que les solutions militaires ne suffisent pas. Ils plaident pour une approche privilégiant le développement économique, la gouvernance locale, la lutte contre la corruption et la résolution des griefs communautaires qui alimentent le recrutement jihadiste. D’autres estiment au contraire qu’il est trop tard pour de telles solutions et que seule une intervention militaire massive pourrait encore inverser la tendance.
La machine de propagande : l’arme médiatique du JNIM
Iyad ag Ghali ne se contente pas de gagner des batailles sur le terrain. Il a également développé une redoutable machine de propagande qui façonne les récits et recrute de nouveaux combattants.
Le JNIM dispose de plusieurs supports médiatiques professionnels. Al-Zallaqa Media Foundation produit des vidéos de haute qualité montrant les opérations militaires du groupe, les exécutions de prisonniers, et les prêches d’ag Ghali lui-même. Ces contenus sont diffusés sur les réseaux sociaux via des canaux Telegram qui comptent des dizaines de milliers d’abonnés.
Ag Ghali apparaît régulièrement dans ces vidéos, vêtu de blanc, le visage marqué par l’âge mais le regard toujours perçant. Il parle en tamashek, en arabe et parfois en français. Son discours mêle références coraniques, dénonciation des gouvernements « apostats » africains et justification théologique du jihad. Il se présente comme le protecteur des musulmans opprimés, celui qui combat les « croisés » français et leurs supplétifs locaux.
Cette propagande ne vise pas seulement à terroriser. Elle cherche aussi à légitimer le projet politique du JNIM. Ag Ghali ne se contente pas de détruire, il propose une alternative : un État régi par la charia, où règnerait selon lui la justice, l’égalité devant Dieu et la fin de la corruption endémique qui gangrène les régimes actuels.
Ce message trouve un écho particulier auprès des populations marginalisées : jeunes sans emploi, communautés victimes d’exactions des forces de sécurité, pasteurs privés de leurs terres par l’expansion agricole. Pour ces groupes, le JNIM représente parfois moins un projet idéologique qu’une opportunité de revanche sociale et de protection.
Les tentatives de négociation : dialogue avec le diable ?
Face à l’expansion du JNIM, certaines voix plaident pour l’ouverture de négociations avec Iyad ag Ghali. Après tout, argumentent-ils, les Américains ont fini par négocier avec les Talibans. Pourquoi ne pas tenter un dialogue avec ag Ghali ?
Des contacts discrets ont effectivement eu lieu à plusieurs reprises. Des émissaires, souvent des notables touaregs respectés des deux côtés, ont tenté de sonder les conditions d’une éventuelle paix. Mais ces tentatives se sont heurtées à des obstacles insurmontables.
D’un côté, ag Ghali exige l’application de la charia sur l’ensemble du Mali, le retrait de toute présence militaire étrangère et la libération de centaines de prisonniers jihadistes. De l’autre, les gouvernements maliens successifs, soutenus par la communauté internationale, considèrent ces demandes comme inacceptables.
Par ailleurs, Iyad ag Ghali n’est pas un acteur isolé. Il est affilié à Al-Qaïda, organisation terroriste responsable des attentats du 11 septembre 2001. Toute négociation avec lui risquerait de légitimer le terrorisme international et d’encourager d’autres groupes jihadistes à suivre la même stratégie.
Enfin, la personnalité même d’ag Ghali rend le dialogue difficile. Cet homme a trahi tour à tour ses camarades rebelles touaregs, ses employeurs maliens, ses anciens alliés. Peut-on faire confiance à quelqu’un dont toute la carrière est marquée par le calcul, la trahison et la manipulation ?
Pourtant, certains diplomates estiment qu’en l’absence d’une solution militaire crédible, le dialogue reste la seule alternative à l’effondrement total du Mali. Ils citent en exemple le processus de paix en Afghanistan, où malgré tous ses défauts, les négociations ont permis d’éviter un bain de sang lors de la reprise de Kaboul par les Talibans.
L’héritage d’un stratège : que restera-t-il d’Iyad ag Ghali ?
À soixante-dix ans, Iyad ag Ghali est entré dans la dernière phase de sa vie. Mais son héritage survivra longtemps à sa disparition physique.
Il a réussi là où tous les autres chefs jihadistes sahéliens ont échoué : unifier des mouvements disparates sous une bannière commune, ancrer durablement une insurrection islamiste dans le tissu social local, et bâtir une organisation capable de menacer l’existence même d’un État.
Son parcours illustre les mutations du jihadisme moderne. Contrairement aux djihadistes de la première génération, obsédés par les attentats spectaculaires en Occident, ag Ghali a privilégié l’enracinement territorial. Sa stratégie s’inspire davantage des Talibans afghans que d’Al-Qaïda classique : conquérir patiemment du terrain, administrer les populations, créer un proto-État.
Cette approche s’est révélée redoutablement efficace. Alors que l’État islamique s’est effondré en Irak et en Syrie sous les coups de la coalition internationale, le JNIM d’ag Ghali n’a cessé de progresser au Sahel, profitant des failles des États, de la corruption endémique, des tensions intercommunautaires et du ressentiment contre les anciennes puissances coloniales.
Pour les Touaregs, ag Ghali restera une figure ambiguë. Certains le considèrent comme un traître qui a instrumentalisé leur cause indépendantiste pour imposer un projet islamiste étranger à leur culture. D’autres y voient un héros qui, malgré ses méthodes contestables, a redonné une dignité aux populations du nord Mali humiliées par des décennies de marginalisation.
Pour les jihadistes du monde entier, Iyad ag Ghali est devenu une référence, l’homme qui a prouvé qu’il était possible de vaincre les armées modernes par la patience, la ruse et l’ancrage local. Son modèle inspire déjà d’autres mouvements en Afrique et au-delà.
Le Mali à la croisée des chemins
Au crépuscule de 2025, le Mali se trouve à un carrefour historique. Jamais depuis son indépendance en 1960, le pays n’a été aussi proche de l’effondrement. Jamais un mouvement jihadiste n’a été aussi près de prendre le contrôle d’un État sahélien.
Iyad ag Ghali, ce fils du désert devenu théoricien de la terreur, incarne les contradictions et les tragédies du Sahel contemporain. Son parcours révèle comment les échecs de la gouvernance, la marginalisation des périphéries, l’instrumentalisation des identités ethniques et religieuses, et les interventions militaires mal pensées ont créé le terreau d’une insurrection que personne ne parvient à endiguer.
Le blocus de Bamako n’est pas simplement une tactique militaire. C’est un message adressé à toute l’Afrique de l’Ouest : les États faibles, corrompus et incapables de protéger leurs citoyens peuvent s’effondrer. Et dans le vide qu’ils laissent, d’autres formes de pouvoir émergent, aussi brutales soient-elles.
Les prochains mois seront décisifs. Soit le Mali trouvera les ressources pour résister à l’offensive du JNIM, avec ou sans aide internationale. Soit le pays basculera dans un chaos qui pourrait redessiner la carte géopolitique de toute l’Afrique de l’Ouest.
Iyad ag Ghali, lui, attend dans le désert. Patient. Déterminé. Convaincu que l’Histoire est de son côté. Après tout, n’a-t-il pas survécu à quarante ans de guerres, de trahisons et de traque internationale ? N’a-t-il pas vu tomber tous les régimes qui voulaient sa mort ?
Le stratège touareg devenu chef jihadiste sait que les empires s’effondrent, que les armées se retirent, que les alliances se défont. Mais lui demeure. Et son projet d’un Mali islamiste, aussi terrifiant soit-il pour des millions de Maliens, n’a jamais été aussi proche de se réaliser.








