Depuis fin décembre 2025, l’Algérie fait parler d’elle avec l’adoption par l’Assemblée populaire nationale d’une proposition de loi modifiant le Code de la nationalité. Ce texte, porté par un député proche du pouvoir et défendu par le ministre de la Justice Lotfi Boudjemaa, élargit les cas où la déchéance de la nationalité en Algérie peut être prononcée. Officiellement présenté comme une mesure exceptionnelle pour contrer la haute trahison, le renseignement étranger ou les atteintes graves à l’unité nationale, il suscite une vague de critiques : beaucoup y voient un outil destiné à intimider les opposants, surtout ceux de la diaspora.
Le projet a été voté le 24 décembre 2025 à l’APN, puis présenté début janvier 2026 au Conseil de la nation (Sénat). Le ministre a insisté sur son caractère « rare et encadré » : pas de déchéance sans autre nationalité (sauf cas extrêmes comme la trahison), et décision finale par décret présidentiel. Pourtant, les motifs restent larges – allégeance à une puissance étrangère, participation à des organisations « subversives », fourniture de services nuisibles aux intérêts nationaux, ou même propagande à l’étranger – ce qui inquiète juristes et militants.
Pourquoi cette déchéance de la nationalité en Algérie fait débat aujourd’hui
Le timing n’est pas anodin. Depuis le Hirak de 2019, le régime fait face à une opposition fragmentée mais active, souvent depuis l’exil. Des mouvements comme le MAK (classé terroriste par Alger) ou des figures critiques sur les réseaux sociaux sont régulièrement visés. Cette réforme s’inscrit dans un durcissement législatif plus large : lois sur la cybersécurité, criminalisation de discours jugés haineux, etc.
Historiquement, la perte de nationalité existait déjà dans le code de 1970, mais elle était très limitée. Le nouvel article 22 bis introduit des précisions pour les binationaux et même, dans certains cas, pour les nationaux d’origine. Le gouvernement argue que cela répond à des « défis sécuritaires nouveaux » et respecte les engagements internationaux. Mais des observateurs, comme l’avocat Said Zahi cité dans la presse locale, estiment que cela transforme un droit fondamental en levier disciplinaire.
Une menace pour la diaspora et les binationaux
La communauté algérienne à l’étranger – plusieurs millions de personnes, surtout en France, au Canada et en Europe – est au cœur des préoccupations. Beaucoup possèdent une double nationalité et s’expriment librement sur les réseaux ou dans les médias. Perdre la nationalité algérienne signifierait interdiction de retour, blocage de comptes bancaires, complications pour les héritages ou les papiers familiaux, voire un risque d’apatridie si l’autre pays ne reconnaît pas pleinement la perte.
Des ONG comme Amnesty International et Human Rights Watch ont déjà réagi, dénonçant un risque de violation des conventions contre l’apatridie. Économiquement, cela pourrait refroidir les transferts d’argent et les investissements de la diaspora, pourtant vitaux pour l’Algérie. Certains craignent que des activistes, blogueurs ou simples citoyens critiques soient ciblés pour des posts en ligne ou un soutien à des causes jugées subversives.
Les voix critiques et les réponses officielles
À Alger, l’opposition (Front des forces socialistes, figures indépendantes) rejette le texte en bloc, le qualifiant d’« arme politique aux contours flous ». Des juristes pointent l’absence de recours judiciaires solides : la procédure repose largement sur des « indices forts et concordants » et une mise en demeure préalable, sans vrai contrôle indépendant.
À l’international, Le Monde, TV5Monde ou Courrier International relatent les débats avec prudence, soulignant les réserves des experts. L’Union européenne suit de près, vu le nombre important de binationaux franco-algériens. Le pouvoir, lui, maintient que la mesure protège la souveraineté sans viser les critiques légitimes : seuls les actes graves, prouvés, seraient concernés.
Quel avenir pour cette réforme ?
Le Conseil de la nation devrait voter autour du 20 janvier 2026. Des amendements pour préciser les critères ou renforcer les garanties pourraient encore être discutés, mais rien n’indique un recul majeur. Si elle entre en vigueur, son application réelle sera décisive : restera-t-elle exceptionnelle, comme promis, ou deviendra-t-elle un moyen récurrent de pression ?
Pour beaucoup d’Algériens, surtout les jeunes et la diaspora, cela renforce un climat d’autocensure. Le débat public, déjà étouffé, risque de s’appauvrir davantage. Cette loi illustre les dilemmes actuels : entre impératifs de sécurité et aspirations à plus de libertés, l’équilibre reste fragile. L’Algérie devra trancher entre consolider son autorité et préserver le lien avec ses citoyens, où qu’ils soient.









