Dans le paysage complexe des relations franco-algériennes, marqué par des décennies de liens historiques, économiques et politiques, émergent régulièrement des affaires qui mettent en lumière les pratiques opaques des élites. L’une des plus récentes concerne Mohammed Bedjaoui, figure emblématique du droit international et ancien haut dignitaire algérien. À 96 ans, cet ex-juge de la Cour internationale de justice (CIJ) fait l’objet d’une attention accrue de la part des autorités judiciaires françaises. Le Parquet national financier (PNF), spécialisé dans les affaires de corruption et de délinquance économique, examine de près un patrimoine immobilier estimé à plusieurs dizaines de millions d’euros en France. Ces biens, acquis sans justification apparente au regard de ses revenus officiels, soulèvent des soupçons de blanchiment d’argent, de fraude fiscale et de corruption. Pour un site médiatique algérien comme le nôtre, cette enquête n’est pas seulement une affaire française : elle interroge les dysfonctionnements profonds du système algérien, où les anciens responsables semblent avoir trouvé refuge à l’étranger pour dissimuler des fortunes illicites.
Cette investigation, basée sur des sources publiques et des rapports judiciaires, vise à décortiquer les faits sans complaisance. Elle met en évidence comment des personnalités comme Bedjaoui, issues des cercles du pouvoir algérien, ont pu accumuler des richesses disproportionnées. Au-delà des chiffres, c’est une critique acerbe des mécanismes de corruption qui gangrènent l’Algérie depuis des années, particulièrement sous l’ère Bouteflika. Explorons les détails de cette affaire, en remontant aux origines de la carrière de Bedjaoui et en analysant les implications pour la justice algérienne et internationale.
La Trajectoire Remarquable de Mohammed Bedjaoui : De l’Algérie Indépendante à la Scène Internationale
Né le 21 septembre 1929 à Sidi Bel Abbès, en Algérie coloniale, Mohammed Bedjaoui incarne une génération de juristes formés dans le creuset de la lutte pour l’indépendance. Diplômé en droit à Grenoble et à Paris, il s’engage rapidement dans la diplomatie naissante de l’Algérie post-coloniale. Dès 1962, il devient le premier ambassadeur de l’Algérie indépendante auprès de la France, un poste stratégique qui le place au cœur des négociations bilatérales. Sa carrière s’accélère : ministre de la Justice de 1964 à 1970, il contribue à la mise en place du système judiciaire algérien, influencé par le modèle socialiste de l’époque.
Bedjaoui gravit ensuite les échelons internationaux. De 1982 à 2001, il siège à la Cour internationale de justice à La Haye, dont il préside même de 1994 à 1997. Cette institution, organe judiciaire principal des Nations unies, traite des différends entre États, comme le célèbre litige territorial entre le Qatar et Bahreïn en 2001, où Bedjaoui joue un rôle clé en signant le jugement final. Parallèlement, il occupe des postes en Algérie : président du Conseil constitutionnel de 1992 à 1995, puis ministre des Affaires étrangères de 2005 à 2007 sous Abdelaziz Bouteflika. Ces fonctions, bien que prestigieuses, sont assorties de salaires modestes – environ 15 000 euros mensuels à la CIJ, complétés par des arbitrages privés, mais insuffisants pour expliquer une fortune colossale.
Critique dès le départ : Bedjaoui n’est pas un novice en matière de controverses. Dès les années 1990, des voix en Algérie, comme celle de Djilali Hadjadj, porte-parole de l’Association algérienne de lutte contre la corruption, dénoncent des abus de droit. En 2020, son nom figure parmi les personnalités potentiellement visées par la campagne anti-corruption lancée par le président Tebboune. Ces soupçons culminent en 2023 avec une condamnation par contumace à cinq ans de prison ferme en Algérie pour corruption dans l’affaire Sonatrach, un scandale majeur impliquant des pots-de-vin sur des contrats pétroliers. Un mandat d’arrêt international est émis, mais Bedjaoui, résidant en France dans les Hauts-de-Seine, échappe pour l’instant à l’extradition, illustrant les limites de la coopération judiciaire franco-algérienne.
Le Patrimoine Immobilier en France : Des Acquisitions Suspectes et Disproportionnées
Au cœur de l’enquête du PNF se trouve le patrimoine français de la famille Bedjaoui, évalué à plus de 7 millions d’euros en biens immobiliers, avec des soupçons portant sur un total de 35 millions d’euros liés à des fraudes et blanchiments. Des appartements luxueux à Neuilly-sur-Seine et dans le 16e arrondissement de Paris, acquis en cash sans recours à des prêts bancaires, attirent l’attention. Par exemple, en 2011, la famille achète un appartement à Neuilly pour près de 3,5 millions d’euros auprès de la famille royale saoudienne, qui l’avait acquis pour 4 millions. Une de ses filles, alors âgée de 23 ans, acquiert un bien dans le Marais pour 335 000 euros.
Ces transactions, « décorrélées des revenus d’un juge international » selon des sources proches du dossier, posent question. Bedjaoui justifie ses biens comme légaux, issus de longues années de carrière, mais les enquêteurs s’interrogent sur l’origine des fonds. Des transferts suspects, comme 216 000 euros versés en janvier 2001 à son neveu via un compte suisse, coïncident avec des périodes sensibles, telles que les délibérations de la CIJ sur le dossier Qatar-Bahreïn. Le neveu, Farid Bedjaoui, est lui-même un acteur clé de scandales : condamné en Italie à cinq ans et cinq mois de prison en 2018 pour corruption dans l’affaire Saipem-Sonatrach, il a changé de nationalité (devenant cambodgien) pour échapper à la justice.
Pour un regard critique, ce patrimoine symbolise l’exil doré des élites algériennes en France. Pendant que l’Algérie lutte contre la pauvreté et les inégalités, des anciens ministres accumulent des fortunes à l’étranger. Des sources comme Mediapart et Libération révèlent comment la France, malgré ses discours sur la transparence, sert de havre pour ces actifs douteux. L’absence de gel des biens par les autorités françaises, malgré le mandat algérien, interroge : est-ce une protection tacite liée aux relations diplomatiques ?
L’Enquête du Parquet National Financier : Signalements et Avancées Judiciaires
L’affaire gagne en visibilité grâce au député français Philippe Latombe (MoDem), qui dépose trois signalements en 2023 et à l’été 2025. Les deux premiers, versés à une information judiciaire pour corruption et trafic d’influence, sont instruits par le juge Serge Tournaire au tribunal de Paris. Le troisième cible spécifiquement le patrimoine familial, explorant fraude fiscale et blanchiment. Le PNF analyse actuellement ces éléments, avec des perquisitions potentielles à l’horizon.
Ces signalements s’appuient sur des rapports, comme celui d’une ONG canadienne citant l’ancien juge CIJ Stephen Schwebel, qui dénonce un « scandale de faux documents » dans l’affaire Qatar-Bahreïn, jetant le doute sur l’intégrité des juges. Bedjaoui est accusé d’avoir favorisé le Qatar, possiblement contre des contreparties. Des liens avec Ali Bin Fetais Al Marri, ex-procureur qatari, et l’homme d’affaires français Jean-Paul Soulié renforcent les suspicions d’influence qatarie.
Pourquoi l’Algérie, qui a condamné Bedjaoui, ne pousse-t-elle pas plus pour une extradition ? La coopération judiciaire avec la France reste limitée, comme dans d’autres affaires impliquant d’ex-ministres comme Chakib Khelil ou Abdeslam Bouchouareb. Cela reflète une justice sélective en Algérie, où les purges anti-corruption servent souvent des agendas politiques plutôt qu’une véritable réforme.
L’Affaire Sonatrach : Le Scandale Pétrolier qui Éclabousse Bedjaoui
L’affaire Sonatrach, éclatant en 2010, est un pilier de ces accusations. Ce scandale implique des pots-de-vin pour des contrats de plusieurs milliards de dollars avec des firmes étrangères comme l’italienne Saipem et l’allemande Funkwerk. Bedjaoui est condamné en 2023 pour avoir perçu des commissions illicites via son neveu Farid, décrit comme le « cerveau de la corruption ». Farid, via sa société Pearl Partners à Hong Kong, a redistribué des millions à des intermédiaires, incluant la famille de Chakib Khelil, ex-ministre de l’Énergie.
En Italie, le tribunal de Milan condamne Farid en 2018, saisissant 250 millions d’euros. En Algérie, des peines lourdes frappent d’anciens PDG de Sonatrach comme Mohamed Meziane (20 ans de prison) et Abdelmoumen Ould Kaddour (10 ans). Bedjaoui, absent, écope de cinq ans. Ces faits soulignent un système endémique : sous Bouteflika, le pétrole, pilier de l’économie algérienne (95% des exportations), devient un outil de prédation. Des rapports comme les Panama Papers révèlent comment l’élite détourne l’argent du pétrole via des offshore, impliquant des familles comme les Bedjaoui, Khelil et même celle du Premier ministre Sellal.
Cette affaire expose l’hypocrisie des élites. Pendant que les Algériens subissent des crises économiques, ces fortunes s’évaporent à l’étranger. La lutte anti-corruption de Tebboune, bien que saluée, reste inachevée : pourquoi tant de fuyards comme Farid Bedjaoui, réfugié à Dubaï, échappent-ils encore ?
Les Allégations de Corruption à la CIJ : Le Cas Qatar-Bahreïn sous le Feu des Critiques
Le jugement de 2001 de la CIJ sur le différend territorial entre le Qatar et Bahreïn, favorisant Doha sur les eaux territoriales et un champ gazier majeur, est au centre des suspicions. Bedjaoui, signataire, est accusé d’avoir ignoré des faux documents qataris, comme dénoncé par Schwebel. Un rapport de 2022 d’une firme d’intelligence française pointe quatre juges, dont Bedjaoui, comme potentiellement corrompus.
Ce litige, remontant aux années 1930, implique des enjeux géopolitiques énormes. Bahreïn, allié saoudien, accuse le Qatar d’influence indue. En France, l’affaire rebondit avec l’implication de Manuel Valls, ex-Premier ministre, payé pour conseiller Bahreïn sur ces allégations.
Implications Plus Larges : Corruption Systémique et Relations Franco-Algériennes
Ces révélations s’inscrivent dans un contexte plus large de corruption en Algérie. Depuis 2019, des centaines de milliards de dollars ont été dilapidés, selon des estimations officielles. Des affaires comme celle des Panama Papers montrent des réseaux offshore impliquant des proches de Bouteflika. La France, avec ses liens historiques, abrite souvent ces actifs : des villas sur la Côte d’Azur aux comptes bancaires parisiens.
Critique sans concession : La non-extradition de Bedjaoui illustre une complaisance française, peut-être liée à des intérêts pétroliers ou diplomatiques. L’Algérie doit renforcer sa diplomatie judiciaire pour récupérer ces fonds. Des associations comme l’Association algérienne de lutte contre la corruption appellent à une transparence totale.
En somme, cette affaire Bedjaoui n’est que la pointe de l’iceberg. Elle appelle à une vigilance accrue sur les élites qui, au lieu de servir le peuple, s’enrichissent sur son dos. Les investigations en cours pourraient mener à des gels d’actifs ou des confiscations, mais tant que les systèmes ne changent pas, les scandales persisteront.








