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La proximité du recteur de la Grande Mosquée de Paris avec Tebboune soulève de graves interrogations

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L’émission Complément d’enquête diffusée le 22 janvier 2026 sur France 2 a relancé les débats sur les relations algéro-françaises en crise depuis l’été 2024. Au-delà des accusations d’ingérence et de barbouzerie, un point a particulièrement interpellé : la proximité Chems-Eddine Hafiz avec Tebboune. Le recteur de la Grande Mosquée de Paris, invité à témoigner, a révélé des détails intimes sur des échanges entre le président algérien Abdelmadjid Tebboune et son homologue français Emmanuel Macron. Ces confidences, présentées comme anodines, posent une question essentielle : un responsable d’une institution religieuse française a-t-il vocation à connaître les coulisses diplomatiques les plus sensibles de l’État algérien ?

La Grande Mosquée de Paris est une association de droit français, financée en partie par l’Algérie pour soutenir la communauté musulmane hexagonale, majoritairement d’origine algérienne. Son recteur, Chems-Eddine Hafiz, ancien avocat, est censé œuvrer dans le domaine spirituel et culturel. Pourtant, lors de l’émission, il rapporte sans détour une conversation privée tenue au sommet du G7 en juin 2024, dans les Pouilles en Italie. Selon ses dires, Emmanuel Macron aurait approché Abdelmadjid Tebboune pour l’avertir de la reconnaissance prochaine par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Tebboune aurait alors répondu que cette décision marquerait la fin des relations entre les deux pays. Ce récit, partagé publiquement par Hafiz, transforme un échange confidentiel entre chefs d’État en anecdote médiatique.

Ce qui choque, ce n’est pas le fond du différend – connu depuis juillet 2024 et à l’origine du rappel de l’ambassadeur algérien à Paris –, mais le canal par lequel ces informations transitent. Pourquoi un président algérien transmet-il à un dignitaire religieux français le contenu précis d’une discussion stratégique ? Les relations entre États souverains reposent sur des canaux officiels : ambassades, ministères des Affaires étrangères, conseillers diplomatiques. Les intermédiaires informels doivent avoir une légitimité claire, comme des intérêts économiques partagés, un mandat électif ou un passé de haut fonctionnaire. Or, Chems-Eddine Hafiz n’a ni titre officiel algérien, ni mandat populaire, ni expérience diplomatique reconnue. Il dirige une mosquée, pas une chancellerie.

Cette proximité avec le recteur Chems-Eddine Hafiz avec Tebboune n’est pas nouvelle. Le recteur a déjà revendiqué un rôle de médiateur privilégié entre Alger et Paris. En août 2025, un portrait publié par Libération révélait qu’il avait reçu des instructions pour soutenir Emmanuel Macron lors de la présidentielle française. Une telle implication d’une institution religieuse dans un scrutin étranger est déjà problématique. Mais aller plus loin, jusqu’à partager les détails d’un tête-à-tête au G7, franchit une ligne rouge. Cela suggère que le président algérien traite des secrets d’État avec une personne liée aux institutions françaises, sans garantie qu’elle ne relaie pas ces informations à d’autres acteurs.

Comparons avec l’histoire récente. Sous Abdelaziz Bouteflika, jamais un recteur de la Grande Mosquée n’a prétendu rapporter publiquement les échanges privés entre le président algérien et ses homologues français (Chirac, Sarkozy, Hollande). Ces relations restaient encadrées par les voies diplomatiques classiques. Aujourd’hui, cette porosité inquiète. Elle expose l’Algérie à des risques majeurs : fuite d’informations sensibles, instrumentalisation par des tiers, affaiblissement de la crédibilité de l’État. Un chef d’État doit protéger les intérêts suprêmes de la nation, pas les diffuser à un interlocuteur sans habilitation officielle.

Les défenseurs de cette proximité avancent que Hafiz parle au nom de la communauté musulmane et algérienne de France. C’est légitime pour des questions cultuelles, éducatives ou sociales. Mais quand il s’agit de géopolitique, de Sahara occidental ou de sommets internationaux, le rôle d’un recteur s’arrête net. Confondre les registres religieux et politique ouvre la porte à des ingérences extérieures. L’Algérie, attachée à sa souveraineté, ne peut tolérer que des discussions de haut niveau soient racontées par un intermédiaire sans mandat.

Les réactions officielles algériennes à l’émission – convocation du chargé d’affaires français et dénonciation d’une « agression » – montrent la sensibilité du sujet. Pourtant, la vraie interrogation porte sur les choix internes : pourquoi maintenir un canal aussi informel et risqué ? Pour purifier les relations algéro-françaises, il faut revenir aux principes de base : des acteurs légitimes, des canaux transparents, une stricte séparation entre le religieux et le diplomatique.

Cette affaire dépasse le cas individuel. Elle interroge la manière dont l’Algérie gère ses relations extérieures dans un contexte de crise prolongée. La souveraineté se défend aussi par la discipline dans les communications sensibles. La proximité Chems-Eddine Hafiz avec Tebboune, telle qu’exposée, fragilise cette discipline. Il est temps de clarifier les rôles et de réserver les secrets d’État à ceux qui en ont la charge légitime.