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Détroit d’Ormuz : les chiffres du butin qu’espère obtenir l’Iran en instaurant un péage

Au cœur du Golfe Persique, le détroit d’Ormuz reste l’un des points de passage les plus stratégiques de la planète. Environ 20 % du pétrole brut et une part significative du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial y transitent chaque jour en temps normal, soit près de 20 à 21 millions de barils de pétrole par jour avant les perturbations récentes liées au conflit.

Après le cessez-le-feu fragile conclu entre les États-Unis et l’Iran, Téhéran ne cache plus son ambition : transformer ce corridor maritime en source de revenus durable via un système de péage. Des informations concordantes font état d’un projet de taxation qui pourrait rapporter à l’Iran des dizaines de milliards de dollars par an, un « butin » colossal dans un contexte de reconstruction économique post-conflit.

Un péage à plusieurs formules

Selon le *Financial Times* et le *Wall Street Journal*, l’Iran envisage de facturer environ 1 dollar par baril de pétrole transitant par le détroit, payable en yuans chinois, en stablecoins ou en cryptomonnaies. Pour un très gros pétrolier (VLCC) transportant typiquement 2 millions de barils, cela représenterait déjà 2 millions de dollars par passage.

D’autres sources, dont des déclarations de responsables iraniens relayées par Bloomberg et des médias iraniens, évoquent des frais fixes pouvant atteindre jusqu’à 2 millions de dollars par navire, calculés au cas par cas en fonction de la nationalité, de la cargaison et du pavillon. Des navires ont déjà emprunté un corridor « sécurisé » près des côtes iraniennes (autour de l’île de Larak, surnommé le « péage de Téhéran » par Lloyd’s List), moyennant paiement.

L’Iran justifie cette mesure par les « coûts de sécurisation » et revendique une forme de « souveraineté » sur le détroit, après des semaines de quasi-blocus qui ont fait chuter le trafic de plus de 95 % à certains moments.

Les estimations de revenus : entre 60 et 100 milliards de dollars par an

Les chiffres avancés par les experts et les institutions sont vertigineux :

  • La banque JP Morgan, citant des estimations de Bloomberg, évoque 70 à 90 milliards de dollars de recettes annuelles pour l’Iran si le péage est pleinement mis en œuvre.
  • Des responsables et économistes iraniens, comme Yahya Al-e Es’hagh (chambre de commerce Iran-Irak), parlent de 70 à 80 milliards de dollars par an, voire plus si un tarif de 10 % « pour services rendus » est appliqué sur l’ensemble du trafic (pétrole + GNL + autres marchandises).
  • Des médias iraniens ont avancé des projections allant jusqu’à plus de 100 milliards de dollars annuels en cas de taxe fixe de 2 millions de dollars par navire, sur la base d’un trafic moyen de 140 navires par jour en période normale.
  • À titre de comparaison, avec un simple péage de 1 dollar par baril sur les volumes habituels de pétrole, les recettes journalières pourraient atteindre environ 20 millions de dollars, soit plus de 7 milliards par an rien que pour le brut – sans compter le GNL et les autres cargaisons.

Même en phase de reprise progressive du trafic (seulement quelques navires par jour depuis le cessez-le-feu), Téhéran collecterait déjà plusieurs millions de dollars quotidiennement selon certaines analyses.

Ces montants représenteraient une manne inédite pour l’Iran, potentiellement supérieure à une partie de ses revenus pétroliers d’avant-guerre, et pourraient être partagés dans le cadre d’un partenariat avec Oman, l’autre riverain du détroit.

Réactions internationales et enjeux juridiques

L’initiative iranienne suscite de vives controverses. L’Union européenne et plusieurs pays du Golfe la jugent « inacceptable » et contraire au droit international, qui garantit la liberté de navigation dans les détroits internationaux (Convention de Montego Bay, même si l’Iran et les États-Unis ne l’ont pas ratifiée).

Le ministre français des Affaires étrangères a parlé d’une « violation historique ».

Donald Trump a oscillé entre enthousiasme initial (« une belle chose », avec idée de joint-venture) et mise en garde ferme (« ils ont intérêt à ne pas le faire »). La question devrait figurer en bonne place dans les négociations irano-américaines prévues.

Pour les compagnies maritimes et les importateurs (Chine, Inde, Japon, Europe), un tel péage se répercuterait inévitablement sur le prix du baril et des carburants, avec un risque de hausse structurelle du coût de l’énergie mondiale.

Un nouveau paradigme géopolitique ?

Au-delà des chiffres, l’enjeu dépasse l’économie : il s’agit d’un test pour le droit de la mer et l’équilibre des forces au Moyen-Orient. L’Iran transforme un atout militaire (capacité de fermeture du détroit) en levier économique permanent. Si le projet aboutit, même partiellement, il pourrait redessiner les flux commerciaux mondiaux et renforcer durablement les finances du régime iranien.

Pour l’heure, le trafic reste très limité et le cessez-le-feu fragile. Mais les calculatrices tournent à plein régime à Téhéran… et ailleurs. Le « butin » du détroit d’Ormuz pourrait bien devenir l’un des dossiers les plus sensibles des prochains mois.