Le Mali traverse l’une des périodes les plus critiques de son histoire récente. Depuis les attaques coordonnées du 25 avril 2026 menées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou JNIM, affilié à Al-Qaïda) en alliance avec le Front de libération de l’Azawad (FLA, rébellion touareg), la question d’une possible prise de pouvoir par les groupes djihadistes agite les esprits à Bamako comme dans la région. L’armée malienne affirme avoir maîtrisé la plupart des assauts, mais les rebelles contrôlent désormais Kidal et exercent une forte pression sur plusieurs zones stratégiques. Le pays est-il au bord de l’effondrement ?
Pour comprendre les enjeux, il faut remonter aux racines de cette instabilité chronique. Le Mali fait face à une crise multidimensionnelle depuis 2012 : rébellion touareg, émergence du djihadisme, coups d’État à répétition et ingérences étrangères. Les groupes armés ont su exploiter les faiblesses de l’État, les tensions ethniques et la pauvreté pour étendre leur influence.
Contexte historique : d’une rébellion touareg au djihadisme
out commence en 2012 avec la rébellion touareg du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). Profitant du chaos en Libye après la chute de Kadhafi, les rebelles prennent le contrôle du nord du pays. Rapidement, des groupes djihadistes comme Ansar Dine, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) s’imposent et chassent les indépendantistes touareg. Ils instaurent une forme de gouvernance basée sur une interprétation stricte de la charia dans des villes comme Tombouctou, Gao et Kidal.
L’intervention française Serval en 2013 stoppe l’avancée vers Bamako, mais ne règle pas les problèmes profonds : corruption, absence de l’État dans le nord et le centre, marginalisation des populations locales. Les groupes djihadistes se replient, se restructurent et adoptent une stratégie d’insurrection prolongée. En 2017, plusieurs factions fusionnent pour créer le JNIM sous la direction d’Iyad Ag Ghaly, un ancien rebelle touareg. Ce groupe devient la principale force djihadiste au Sahel, affiliée à Al-Qaïda, tandis que l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) émerge comme rival.
Les coups d’État de 2020 et 2021, qui portent au pouvoir la junte militaire dirigée par le colonel Assimi Goïta, marquent un tournant. La rupture avec la France et le retrait progressif des forces internationales (MINUSMA incluse) laissent un vide. La junte se tourne vers la Russie via le Groupe Wagner, devenu par la suite Africa Corps. Malgré des opérations militaires et la reconquête de Kidal en 2023, les groupes armés n’ont jamais été vaincus. Au contraire, ils ont étendu leur emprise sur les zones rurales.
Les attaques du 25 avril 2026 : un tournant inédit
Le 25 avril 2026 restera comme une date marquante. Des assauts simultanés visent Bamako (siège présidentiel, aéroport, Kati), Kidal, Gao, Mopti, Sévaré et d’autres localités. Le JNIM revendique les opérations en coordination avec le FLA. Des explosions, des tirs et des véhicules piégés frappent le cœur du pouvoir militaire. Le ministre de la Défense Sadio Camara trouve la mort dans une attaque à Kati.
L’armée malienne et ses alliés russes ripostent, neutralisant plusieurs assaillants et affirmant avoir repris le contrôle. Pourtant, le FLA annonce la prise de Kidal, ville symbole de la souveraineté malienne dans le nord. Le JNIM proclame une « victoire » et menace d’imposer un blocus total sur Bamako, déjà fragilisé par des restrictions d’approvisionnement en carburant depuis des mois.
Cette alliance temporaire entre djihadistes et séparatistes touareg surprend les observateurs. Historiquement rivaux sur le plan idéologique et territorial, ils ont mis de côté leurs divergences pour cibler un ennemi commun : la junte. Le FLA cherche l’indépendance ou l’autonomie de l’Azawad, tandis que le JNIM vise une expansion islamiste régionale.
Leur coopération tactique affaiblit considérablement l’État malien.
Forces en présence et contrôle territorial
Aujourd’hui, le JNIM contrôle ou influence de vastes zones rurales dans le nord, le centre et même des parties du sud et de l’ouest du Mali. Il impose des taxes, administre la justice locale et fournit parfois des services de base, gagnant ainsi une certaine légitimité auprès de populations délaissées par Bamako. L’EIGS reste actif, notamment à l’est, créant une concurrence qui peut parfois profiter aux civils mais complique la situation sécuritaire.
La junte conserve le contrôle des grandes villes et des axes principaux, soutenue par l’Africa Corps russe. Cependant, les forces maliennes sont étirées, confrontées à des désertions, des problèmes logistiques et une fatigue des troupes. Les mercenaires russes ont subi des pertes et leur efficacité est contestée. Le blocus économique accentue les pénuries, alimente l’inflation et le mécontentement populaire.
Facteurs qui pourraient favoriser une prise de pouvoir djihadiste
Plusieurs éléments jouent en faveur des groupes armés :
– Faiblesse de l’État : Corruption, mauvaise gouvernance et absence de dialogue politique avec le nord fragilisent la légitimité de la junte. Les promesses de transition démocratique tardent.
– Soutien local : Dans certaines régions, les djihadistes exploitent les griefs contre l’armée (exactions rapportées, recrutements forcés). Ils se présentent comme protecteurs ou justiciers.
– Stratégie hybride : Le JNIM combine actions militaires, propagande, gouvernance parallèle et blocus économique. Il apprend des expériences afghane et syrienne, cherchant à se présenter comme une force gouvernante crédible.
– Contexte régional : L’instabilité au Burkina Faso et au Niger (Alliance des États du Sahel) crée un arc de crises qui facilite les mouvements de combattants et le trafic d’armes.
– Retrait international : Moins de partenaires extérieurs fiables pour former et équiper l’armée malienne.
Pourtant, prendre le pouvoir à Bamako reste un défi majeur. Les djihadistes excellent dans la guérilla rurale mais contrôler une capitale de plus de deux millions d’habitants, avec ses institutions et ses divisions ethniques, poserait d’énormes problèmes. Une prise totale risquerait d’entraîner une intervention régionale ou internationale, comme en 2013.
Scénarios possibles et risques pour la région
Plusieurs scénarios se dessinent :
1. Maintien d’une pression prolongée : Le JNIM continue le blocus et les attaques sporadiques, affaiblissant la junte sans chercher une conquête immédiate. Objectif : forcer des négociations ou un effondrement interne.
2. Fragmentation du pays : Le nord passe sous contrôle FLA/JNIM, tandis que le sud reste sous autorité malienne, avec un risque de partition de facto.
3. Chute de la junte : Si les attaques s’intensifient et que des mutineries éclatent, un vide de pouvoir pourrait s’ouvrir, profitant aux djihadistes.
4. Résistance et contre-offensive : Avec un soutien accru (russe, chine ou autre), l’armée reprend l’initiative, mais au prix de lourdes pertes civiles.
Les conséquences régionales seraient graves : flux de réfugiés vers les pays voisins, expansion du djihadisme vers le golfe de Guinée, instabilité économique (or, coton, agriculture). L’Europe craint une nouvelle vague migratoire et un terreau pour le terrorisme international.
Réponses possibles et perspectives
Pour éviter le pire, une approche uniquement militaire semble insuffisante, comme l’ont montré les années passées. Les experts insistent sur la nécessité d’un dialogue inclusif, d’une réforme de la gouvernance et d’un développement économique dans les zones marginalisées. La junte a tenté des négociations locales, mais la confiance manque.
Les partenaires régionaux (CEDEAO, Union africaine) et internationaux doivent jouer un rôle prudent. L’Algérie, voisine influente, pourrait médiatiser. La Russie reste un allié clé, mais ses capacités sont limitées.
Les civils maliens, épuisés par plus d’une décennie de violence, aspirent à la paix. Beaucoup rejettent à la fois la junte et les extrémistes, mais le manque d’alternatives crédibles complique la donne.
La situation évolue rapidement. Les djihadistes ne contrôlent pas encore Bamako et ne semblent pas prêts à une administration nationale complète. Cependant, leur capacité à défier l’État central n’a jamais été aussi forte. Le Mali reste un pays souverain avec une armée déterminée et une population résiliente. L’issue dépendra de la capacité des autorités à restaurer la confiance, à sécuriser le territoire et à proposer une vision inclusive pour l’avenir.





































