En moins d’une journée, la protection civile algérienne a recensé 52 départs de feu à travers le territoire national, déployant ses unités en urgence sur des dizaines de sites distincts, des crêtes boisées de Kabylie jusqu’aux oasis du Grand Sud. Quarante foyers ont été entièrement maîtrisés avant la tombée de la nuit. Les douze restants ont nécessité des opérations prolongées. Ce bilan, rendu public jeudi 19 juin, illustre avec une brutalité statistique l’ampleur de la pression exercée par la saison estivale sur les écosystèmes et les terres agricoles algériennes.
Une géographie du feu qui couvre tout le territoire
La carte de ces incendies ressemble à un diagnostic climatique du pays : elle ne laisse presque aucune région indemne. Au nord, les wilayas de Béjaïa, Tizi Ouzou, Boumerdès, El Tarf et Blida ont concentré une part significative des interventions. Les équipes ont dû jongler entre des feux de forêt en milieu montagneux — où l’accès est difficile et la propagation rapide — et des incendies de broussailles en zone périurbaine, parfois à proximité immédiate d’habitations.
À Béjaïa, plusieurs sites ont été touchés en même temps : des quartiers résidentiels d’Oued Ghir, la commune de Darguina et la forêt de Takouchte à Aït Ismail. À Tizi Ouzou, les villages d’Imzizou et de Tikherbine ainsi qu’une zone sensible autour d’une infrastructure à Azeffoun ont mobilisé les secours. La simultanéité de ces déclenchements pose une question que les autorités n’ont pas encore tranchée publiquement : celle des origines, naturelles ou criminelles, de ces départs de feu multiples et dispersés.
Céréales et vergers en péril : l’agriculture dans la ligne de mire
Au-delà des massifs forestiers, ce sont les terres nourricières du pays qui ont subi de plein fouet cette vague de chaleur incendiaire. Dans la wilaya de Mila, au moins quatre exploitations agricoles ont été menacées par des feux ayant atteint cultures et vergers dans les localités d’Aïn Thour, El Qarqour, El Azla et M’sita. La rapidité d’intervention des équipes locales a, dans chaque cas, permis de limiter les pertes.
Plus à l’ouest, des champs de céréales ont été ravagés ou menacés dans plusieurs wilayas : Tiaret, Saïda, Sidi Bel Abbès et Relizane ont toutes enregistré des incendies dans des zones de cultures céréalières, particulièrement vulnérables en cette période de moisson. Ces sinistres surviennent dans un contexte déjà tendu pour la filière agricole algérienne, confrontée aux effets d’une sécheresse persistante et d’un mercure qui n’en finit pas de grimper.
À Tlemcen, des arbres fruitiers — représentant des années d’investissement pour les exploitants locaux — ont failli succomber aux flammes avant que les secours ne prennent le dessus dans les communes de Sidi Lakhdar Beni Khaled et Aïn Yesser.
De l’est à l’ouest, des wilayas sous pression
L’est du pays n’a pas été épargné. Les wilayas de Skikda, Guelma, Constantine et Souk Ahras ont toutes signalé des foyers actifs dans leurs zones rurales et agricoles. Dans certains cas, les équipes ont opéré sur des terrains escarpés ou peu accessibles, compliquant les opérations d’extinction et rallongeant les délais d’intervention. La wilaya de Sétif a également été touchée, notamment aux abords du barrage d’Aïn Abbassa, zone stratégique dont la protection a nécessité une attention particulière des secours.
Dans la wilaya de Chlef, à la jonction entre l’ouest et le centre du pays, un incendie de cultures à Aïchouba a pu être maîtrisé, tout comme deux foyers supplémentaires signalés à Oum El Bouaghi.
Le Grand Sud aussi : les palmeraies dans le viseur des flammes
Ce qui distingue cette vague d’incendies des épisodes précédents, c’est son extension géographique exceptionnelle jusqu’aux régions sahariennes. Les wilayas de Biskra, Batna, Ghardaïa et Ouargla ont toutes enregistré des départs de feu menaçant leurs palmeraies — patrimoine vivant, source de revenus pour des milliers de familles et symbole de la résistance millénaire de ces territoires à l’aridité.
La protection de ces oasis mobilise des ressources humaines et matérielles considérables, dans des conditions climatiques extrêmes où les températures dépassent régulièrement les 45 degrés en cette période de l’année.
Un État sous pression, entre alerte préventive et modernisation des moyens
Face à la récurrence de ces crises estivales, les autorités algériennes avaient anticipé. Début juin, les walis de la République avaient tenu une série de réunions de coordination sur la prévention des incendies de forêts et de récoltes, conformément aux directives du ministère de l’Intérieur. L’objectif affiché : évaluer les dispositifs existants, identifier les zones les plus à risque et garantir une réactivité maximale des unités d’intervention.
Sur le plan technologique, l’État a annoncé pour la saison 2026 le déploiement de 140 drones couplé à l’exploitation d’images satellitaires en temps réel. Ces outils, destinés à la détection précoce des départs de feu et à la coordination des interventions, représentent un saut qualitatif notable par rapport aux années précédentes. Ils s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à réduire les délais de réponse et à limiter la propagation avant que les flammes n’atteignent une masse critique.
Reste que la technologie ne saurait, à elle seule, répondre à une équation dont les variables climatiques se complexifient d’année en année. L’Algérie, comme d’autres pays du bassin méditerranéen, se retrouve confrontée à une réalité que les scientifiques alertent depuis des décennies : le réchauffement climatique allonge la saison des incendies, intensifie leur virulence et rend leur prévention de plus en plus difficile, quels que soient les moyens mobilisés.





































